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Michel Lhomme
le 10/02/2012
La belliciste Hillary Clinton a la tête des mauvais jours. Malgré toutes les promesses faites à la Russie – lesquelles d’ailleurs: celles de ne plus alimenter les ONG contestataires de Vladimir Poutine ou les taxis protestataires de Moscou ? – la Russie a opposé au Conseil de sécurité de l’ONU, comme elle l’avait fait le 5 octobre dernier, son veto à une intervention de la « communauté internationale » en Syrie.
Devant un tel camouflet, on sent que la secrétaire d’Etat américaine est prête, maintenant, à passer outre et que le gouvernement américain, dopé par une mobilisation militaire « secrète » en
cours sur le terrain iranien, serait capable, avec ses alliés les plus fidèles de tenter l’aventure du « grand Moyen-Orient stratégique », pour sauver Israël. Ce plan passait par la mise au pas
de l’Iran, du Liban et de la Syrie. Dès le lundi, 6 février, les vassaux européens d’Obama, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, se disaient prêts à intervenir en Syrie. Mais mesurent-ils
réellement ce qui s’y passerait ?
Hillary Clinton
La mission de la Ligue Arabe, en Syrie, a été prolongée jusqu’au 23 février, en l’absence des observateurs des pays du Golfe (entre autres le Qatar) convaincus de l’inutilité de cette opération qui n’a pas permis, depuis fin décembre, de mettre fin aux violences entre l’armée et les opposants au président El Assad. C’est la Ligue Arabe qui, en présentant un nouvel accord de sortie de crise prévoyant la mise à l’écart d’Assad, aussitôt rejeté par Damas, avait enclenché la réunion du Conseil de Sécurité où la France et la Grande-Bretagne ont, avec zèle, fait le sale boulot du travail sur les résolutions mais, comme on l’a dit plus haut, la Russie a redit son opposition aux sanctions contre Damas.
Pourquoi l'Occident a échoué à l'ONU
Après l’intervention libyenne, la crise des dettes souveraines, l’épisode syrien consolide le processus de renversement géostratégique du monde en cours mais, comme pour l’Irak ou l’Afghanistan, il n’est pas certain que l’Occident -fût-elle une "civilisation supérieure" par les "droits de l’homme" -s’en sorte grandie. Déjà, les difficultés réelles qu'elle rencontre à faire prévaloir sa position au Conseil de Sécurité, sur la question syrienne, indiquent que quelque chose a changé, même dans le grand « machin ».
En effet, il suffit de feuilleter sur Internet, des journaux indiens ou brésiliens pour saisir combien notre point de vue n’est que relatif. Nous ne vivons plus dans le même monde, je veux dire, le monde des années 90. Or, Hillary Clinton conserve naturellement comme Juppé –c’est normal, c’est l’âge !- les réflexes de cette décennie.
Les nouveaux puissants sont les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) et les autres membres du club des pays émergents comme l’Afrique du Sud, l’Argentine, l’Indonésie ou le Venezuela…. Les Etats-Unis et l’Europe peuvent;, peut-être encore, vouloir imposer leur modèle étatique, leur manière impérialiste d’envisager les relations internationales. Mais ils ont déjà, un peu partout, perdu. Avant l’effondrement programmé, à plus ou moins terme du dollar, la notion d’ « ingérence humanitaire » ne passe plus. A ce titre, l’expérience libyenne, dont il faut rappeler qu’en France, elle n’eut quasiment aucun détracteur à gauche (les Frantz Fanon doivent même s’en être retournés dans leur tombe !) fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Chinois, Russes, mais aussi Indiens et Brésiliens, ont le sentiment d’avoir tous été dupés.
La leçon de la mystification libyenne
A la mi-mars 2011, les Américains et les Européens avaient posé, comme argument, la doctrine onusienne de « protection des populations civiles ». Si ce devoir de protection n’est pas rempli par un gouvernement à l’égard de ses ressortissants alors la communauté internationale, par la voie d’une résolution de l’ONU, serait en droit d’intervenir. C’est sur cette base, et sur cette base seulement, que Moscou et Pékin avaient finalement autorisé l’emploi limité de la force en Libye, en établissant une zone d’exclusion aérienne dans le ciel de Tripoli.
Un véto pour éviter une opération à la lybienne
Il n’avait pas du tout été question d’une chasse à l’homme ou d’un renversement du régime, comme il n’avait d’ailleurs pas été question que cette intervention se fasse sous l’égide de l’OTAN. L’intervention autorisée en Libye devait être limitée et, en aucun cas, ne devait être une campagne militaire américano-européenne, menée de concert avec l’opposition libyenne, pour obtenir un changement de régime à Tripoli et contrôler, au passage quelques puits de pétrole plus que lucratifs.
Or, en Syrie, il ne devient que trop clair que l’objectif, une fois de plus visé par le Conseil de sécurité, est le renversement d’un régime, celui de Hafez el Assad. Comment les Brics pourraient-ils l’accepter ? Le changement de régime, c’est exactement le désastre occidental en Irak, l’imagerie postcoloniale des armes de destruction massive, les expéditions à des fins pétrolières.
S’il y a, pour la Russie ou la Chine, des raisons opportunistes à refuser une nouvelle intervention, il y a aussi et avant tout une question de principes. Ainsi, nous retournerions, après trois décennies de dévoiement, à un système westphalien des relations internationales, effectivement plus sain dans un monde multipolaire qu’une vision unilatérale, américano-européenne, considérée comme « civilisatrice ».
La responsabilité des va-t-en guerre
Le veto russe renforce le principe séculaire de la non-ingérence et de la souveraineté absolue des Etats. Il annonce un tournant, peut-être, des relations internationales. Le XXIème siècle ne sera pas droit de l’hommiste, mais le siècle du rétablissement des frontières, du protectionnisme, même au niveau diplomatique. A moins... A moins que, forts de leurs puissance technologique, les USA et leurs alliés fassent comme si il n’y avait pas eu de veto !
Cette position est hautement probable dans l’emballement médiatique et émotif orchestré du moment. Mais alors qu’elles pourraient en être les conséquences ? Une fracture irrémédiable
sunnite/chiite certes mais, incontestablement, l’ONU, comme les USA et l’Europe y perdraient le peu de légitimité internationale qu’ils leur restent.
Juppé en va-t-en-guerre
Pour la Russie, Damas est un allié de longue date et, contrairement aux positions françaises (voir les « trahisons » d’hier et d’aujourd’hui avec la Serbie et la Turquie), les alliés se respectent. Souvent, les cadres militaires syriens ont été formés à Moscou mais surtout, Damas est l’ultime bastion d’une présence russe au Proche-Orient. Perdre Damas pour la Russie, c’est n’être plus présent au Moyen-Orient. La Russie peut-elle se le permettre ? N’est-ce pas le vœu caché du Pentagone ? C’est, en effet, à Tartous, en Syrie, que la Russie dispose de sa seule base militaire maritime en eau profonde de toute la Méditerranée. Perdre cette base, c’est perdre, pour Moscou, une vigilance et une présence sous-marine en Méditerranée ou en tout cas, la rendre plus difficile.
Pour la Chine, après le précédent libyen, une intervention militaire de l’ONU en Syrie n’est pas acceptable, car elle autoriserait tous les mouvements séparatistes ou de rébellion interne à entamer, à chaque fois, un bras de fer avec le pouvoir en espérant être sauvé par la communauté internationale forcément « éclairée ». Derrière la Syrie, se cache aussi l’Iran, soutien de Damas et principal exportateur de brut à Pékin. D’ailleurs, même en Israël, déchiré en interne par des mouvements sociaux et une menace de grève générale, les militaires sont préoccupés par une intervention possible en Syrie que les ultras religieux réclament. Ils y voient, avec l’Egypte, un effet de déstabilisation de la région et, en particulier, du Liban voisin.
Le Brésil, quant à lui, n’a pas du tout apprécié l’action de l’Otan dans d’autres théâtres d’opération que ceux prévus par le Traité de l’Atlantique Nord. Comme l’a souligné le ministre des Affaires étrangères brésilien, M. Amorim « Hier c’était la Libye, certes avec un mandat du Conseil de Sécurité et de la Ligue Arabe, aujourd’hui la Syrie peut-être sans mandat, ça pourrait être demain l’Afrique occidentale et là, l’Otan s’approcherait du Brésil. Ça nous dérange. »
Les couilles-molles français courageux devant leurs écrans
Comme ce qui s’est passé pour la Libye, les Français, anesthésiés le vendredi par les images de cadavres vus à la télévision, sont incapables de s’interroger un tant soit peu sur les agissements de Homs, les désertions de militaires syriens, les exactions commises par le régime. Or, seuls les Français pourraient, par leurs protestations, mettre un frein à la tournure guerrière des déclarations diplomatiques de Juppé.
Ceci étant, l’atmosphère du soutien français aux rebelles syriens révèle une autre tournure d’esprit de l’opinion, beaucoup plus pernicieuse. Il s’agirait forcément de manifester son sentiment de solidarité avec un peuple en lutte, comme si les Français, devenus des "couilles-molles", fantasmaient par écrans interposés sur les peuples capables de se battre: les Tunisiens, les Egyptiens, les Espagnols, les Grecs et, aujourd’hui, les Syriens.
Pourtant, ce qu’ils risquent bientôt de devoir soutenir, c’est la révolte de leur jeunesse et des banlieues. Des kalachnikovs circuleraient dans les cités-épaves du 93, mais aussi à Elbeuf-sur-Seine, le trafic des armes de guerre devenant, ces derniers temps, plus lucratif que la drogue ! Les Brics ne lèveront pas alors le petit doigt. Quant au département d’Etat, relisez les câbles de Wikileaks de l’ambassade américaine à Paris. Protégez le 16ème et Vincennes !