Informations et rèinformations.Des conseils de lecture.
Ce qu’on appelle le printemps arabe a étonné puis enthousiasmé les esprits
soucieux de démocratie. On ne s’attendait pas à ce qu’un tel mouvement se produise. A dire vrai, on s’était habitué à ces régimes pudiquement dénommés forts, qu’on approuvait quand ils
développaient une des idées chères de l’intelligentsia, laquelle fermait les yeux sur ce qui était plus ou moins contraire aux droits de l’homme. En Occident, on aime la stabilité pourvu que
nos intérêts ne soient pas contrariés. Et voilà la révolution qui éclate. Contrairement à ce qu’on craignait, ce n’est pas une révolution de « barbus ». On nous avait tellement
expliqué qu’il valait mieux soutenir telle dictature plutôt que se retrouver en face d’un régime islamiste : Téhéran, ou son homologue sunnite, sert encore
d’épouvantail !
Trois pays sont d’abord concernés : la Tunisie, l’Egypte et la Libye. Ils sont loin d’être semblables. C’est loin d’être simple. Notre pays opère un virage aussi savant que tardif vis-à-vis de la Tunisie, constate que l’Egypte a chassé son Raïs sans trop de casse et vole au secours des insurgés libyens en prenant soin de mettre dans le coup l’OTAN. Et c’est dans ce dernier pays que les choses commencent à être moins claires. On sent bien une poussée islamiste organisée en petits groupes qui joue des divisions latentes mais réelles du pays et qui profite des armes parachutées par l’OTAN. Mais Kadhafi n’est pas défendable. De là à penser que toutes les dictatures doivent tomber, il n’y a qu’un pas. Point question pour l’auteur de cette note d’en soutenir une, de chercher à leur trouver une légitimité, mais il faut y regarder à deux fois. En effet, il ne suffit pas de jeter à terre un dictateur ; il faut savoir ce qu’on fait après. La démocratie n’existe pas en kit qu’on ferait venir d’ailleurs pour la monter sur place. Les Américains l’ont appris à leurs dépens, pourtant si prompts dans leur doux messianisme à préconiser leur démocratie. La faiblesse des mouvements révolutionnaires des pays qu’on a évoqués, c’est qu’ils ne sont pas organisés, qu’ils n’ont pas de projet politique précis et qu’ils sont donc à la merci de groupes plus organisés qu’eux qui chercheront à prendre le pouvoir. On le voit en Libye, en Egypte et en Syrie.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que les affaires ne sont pas claires en Syrie. Notre prisme de lecture peut nous empêcher de déchiffrer la nature des événements : Bachar El Assad semble soutenir en sous-main le Hezbollah du Liban et donc pencher du côté chiite au pouvoir en Iran. Il y a certainement eu en Syrie comme dans beaucoup d’autres pays arabes, un mouvement révolutionnaire tendant à secouer le régime, pas plus organisé qu’ailleurs. Des groupuscules activistes existent. Sont-ce les chiites ou les sunnites qui sont le plus à craindre ? Les Syriens se souviennent de l’affaire d’Hama, ville sunnite où s’étaient retranchés des éléments révolutionnaires. La répression fut innommable. Mais, ce qui est craint des sunnites, c’est leur manipulation par l’Arabie saoudite ou, au moins, par des extrémistes plus ou moins waabites voire salafistes. Les chiites, qui ne sont pas organisés en Syrie comme en Iran, paraissent plus paisibles. Or ce qui est craint, notamment par les chrétiens, c’est la manipulation du mouvement qu’on a appelé printemps arabe. Dans un premier temps, on a pu croire à une résurgence de la théorie du complot qui apparaît chaque fois qu’une dictature est en mauvaise posture. Le dictateur se débat en faisant courir des bruits de complots apocalyptiques. Mais des informations répétées et de plus en plus précises font état d’attaques de villages chrétiens et d’attentats perpétrés contre des chrétiens jusqu’ici en paix. Le fait que trois patriarches, deux catholiques et un orthodoxe se sont mis d’accord pour donner leur position qui a été exprimée par le Patriarche Bechara Raï, Patriarche des maronites, doit retenir l’attention. Il se passe autre chose que des combats sanglants et scandaleux entre forces de l’ordre et manifestants adeptes du printemps arabe ; Du moins, en plus de cela, qui va dramatiquement dans le sens qu’on souhaiterait, il y a l’intervention de groupes organisés sunnites qui cherchent à prendre la main. Le lâchage de Bachar El Assad par l’Arabie Saoudite ne doit pas faire illusion : n’ayant pas d’intérêt à ce que la Syrie lui échappe, c’est qu’elle pense que le fruit est mûr, prêt à tomber dans sa corbeille. Dans ce cas, ce serait dramatique pour les chrétiens qui font près de 10 % de la population, auxquels se sont ajoutés 300 à 500 000 chrétiens réfugiés d’Irak.
Nous sommes à la fin d’une époque où les dictatures qui arrangeaient bien les Occidentaux sont à bout de souffle mais aussi à la fin d’un islamisme politique – le printemps arabe le montre bien – Attention à la bête blessée à mort : elle peut avoir des soubresauts dangereux. Et on ne sait pas bien quelle solution politique va sortir de ces mouvements révolutionnaires somme toute sympathiques. Il faut donc comprendre l’inquiétude des chrétiens, archi-minoritaires, – et ils ne sont pas les seuls à être inquiets – et ne pas leur donner l’impression de les lâcher sous prétexte qu’on est pour le Printemps arabe. Et ce ne serait pas la première fois qu’on verrait une révolution se faire confisquer ses efforts et ses fruits par un ou des groupes décidés à prendre le pouvoir.
Mgr Philippe Brizard, Directeur général émérite de l' Oeuvre d'Orient