Trente ans après Le Nom de la rose, Umberto Eco nous offre le grand roman du XIXème siècle secret. De Turin à Paris, en passant par Palerme, nous croisons une sataniste hystérique, un abbé qui meurt deux fois, quelques cadavres abandonnés dans un égout parisien. Nous assistons à la naissance de l'affaire Dreyfus et à la création de l'évangile antisémite, Les Protocoles des sages de Sion. Nous rencontrons aussi des jésuites complotant contre les francs-maçons, des carbonari étranglant les prêtres avec leurs boyaux. Nous découvrons les conspirations des renseignements piémontais, français, prussien et russe, les massacres dans le Paris de la Commune où l'on se nourrit d'illusions et de rats, les coups de poignard, les repaires de criminels noyés dans les vapeurs d'absinthe, les barbes postiches, les faux notaires, les testaments mensongers, les confraternités diaboliques et les messes noires...
Les ingrédients sont donc réunis pour faire de ce savoureux feuilleton un diabolique roman d'apprentissage. Tout est vrai ici, à l'exception de Simon Simonini, protagoniste dont les actes ne relèvent en rien de la fiction mais ont probablement été le fait de différents auteurs. Qui peut, cependant, l'affirmer avec certitude ? Lorsque l'on gravite dans le cercle des agents doubles, des services secrets, des officiers félons, des ecclésiastes peccamineux et des racistes de tous bors, tout peut arriver...
Dans ce gros livre, écrit à la manière des feuilletons du XIXe siècle, images à l'appui, Eco s'intéresse à l'imposture des "Protocoles des sages de Sion" (1880). Un ouvrage qui, avant d'être identifié comme un faux, a largement contribué au mythe du "complot juif mondial".
"Le Cimetière de Prague" a obtenu un grand succès en Italie. Mais la presse a reproché à Eco de mélanger dans son livre le vrai et le faux, les faits et les rumeurs, les légendes et les récits mythiques, laissant le lecteur seul juge de la réalité de ce prétendu complot.
Et pour une partie de son lectorat, déplore la presse transalpine, l'auteur risque ainsi de contribuer au renforcement des préjugés antisémites.
Le personnage principal, l'odieux Simon Simonini, dont on découvre le nauséabond journal intime, est hanté par l'idée d'un complot juif dont la finalité est d'anéantir la chrétienté.
Cet anti-héros projette son fantasme sur tout ce qu'il voit et entend. Il rencontre les partisans de Garibaldi, se retrouve à Paris durant la Commune, et c'est à Prague qu'il raconte la rencontre de rabbins venus fomenter un pacte de domination du monde.
L'auteur du "Nom de la Rose" joue un peu les Dan Brown du "Da Vinci Code", entraînant le lecteur dans les antres des conspirationistes, à la rencontre de personnages qui ont existé et ont cru en l'existence de complots de tous ordres, juifs, maçonniques ou jésuites.
On y croise l'abbé Barruel, qui voyait dans la Révolution et l'Empire la marque de l'influence maçonnique, le socialiste Toussenel, inventeur de l'antisémitisme de gauche, ou encore Edouard Drumont, l'auteur de "La France juive" dont les articles défrayèrent la chronique durant l'affaire Dreyfus.
"La haine est la vraie passion primordiale. C'est l'amour qui est une situation anormale. C'est pour ça que le Christ a été tué, il parlait contre nature", écrit Umberto Eco à la fin de ce roman tout de noirceur.
