Qui est à bout de souffle? Le politique, mais pas seulement, et surtout pas seulement. C'est notre société. Dans un dialogue avec Proudhon, Confucius, Zizek, Baudrillard et d'autres, qui se
prêtent à une série de développements, un jeune essayiste passe à l'abrasif le monde moderne, cassant les angles et déplaçant les perspectives, disséquant quelques-unes des principales
pathologies de la civilisation actuelle, comme l’explosion endémique du taux de suicide dans les pays industrialisés, ou encore le développement médiatique et social du « virtuel », au
détriment du sens de la réalité.
Thibault Isabel
Les textes rassemblés par Thibault Isabel traitent au premier abord de thèmes plutôt disparates : entre plusieurs études sociologiques sur les statistiques de la dépression ou l’évolution
du lien social dans l’Hexagone, on trouvera ainsi des textes sur la carrière du cinéaste américain David Mamet ou sur la philosophie chinoise. Mais le fil rouge reste malgré tout respecté. En
filigrane, on voit se dessiner une critique globale de la société consumériste, du règne de la marchandise et de l’individualisme entretenu, selon l’auteur, par l’idéologie managériale des
grandes entreprises.
Les références mobilisées, pour étayer cette perspective, sont multiples et, parfois, au risque d'être un peu déconcertantes par leur hétérogénéité : on citera pêle-mêle Slavoj Zizek,
Confucius, Nietzsche, Heinz Kohut, Jean Baudrillard, Jacob Burckhardt ou les populistes agrariens du XIXe siècle américain ! Cette mosaïque improbable rend parfois assez difficile de cerner les
objectifs politiques réels de l’auteur et ses orientations. qu'on n(aura toujours pas cernés le livre refermé. Mais est-ce important?
Une pensée inclassable
Isabel accuse les « maîtres du capital » d’avoir « colonisé l’imaginaire » de la planète, mais il affiche, par ailleurs, un certain conservatisme moral en défendant
l’instauration de jurys populaires et la constitution de milices de quartiers, qu’il perçoit comme un équivalent judiciaire et policier de la démocratie directe dont il fait par ailleurs
l’apologie dans le domaine politique. L’auteur s’indigne aussi de l’intolérance, manifestée aujourd’hui en Occident, à l’encontre des populations immigrées, dans une veine typiquement «
gauchiste », mais assume, pour le reste, un point de vue ouvertement religieux, visiblement teinté de néo-paganisme, qu’on a plutôt coutume de classer « à droite ».
En dépit de ces contradictions apparentes, qu’Isabel assume d’ailleurs explicitement en appelant à une « réconciliation dialectique des contraires », on reconnaîtra du moins au livre le mérite
de mobiliser une érudition indéniable, tant en matière de sociologie, de philosophie et de psychanalyse que de sinologie et d’histoire du cinéma.
La diversité des sujets abordés est au demeurant à la fois la force et la faiblesse d’"A bout de souffle" : l’ensemble est plutôt bien écrit et agréable à lire, en dépit de quelques
textes malgré tout assez techniques, comme l’article d’ouverture sur « le suicide et le mal de vivre à l’ère de l’hypermodernité », ou encore l’analyse de la pensée parfois hermétique de Slavoj
Zizek. Mais on sort finalement de ce parcours intellectuel sans trop savoir où l’auteur voulait exactement nous conduire.
A cet égard, ses livres précédents, comme "Le paradoxe de la civilisation" -qui suggérait une adhésion aux grands auteurs anarchistes français de tradition proudhonienne, comme Georges
Sorel ou Edouard Berth- étaient sans doute plus explicites. On notera, au passage, qu’Isabel est directeur de rédaction de la revue Krisis, même s’il se range visiblement aussi à
certains aspects du mouvement pour la décroissance. Il prône, à plusieurs reprises, une sorte de frugalité volontaire, condamne l’industrialisme dans une optique spirituelle et
antimatérialiste, demande à sortir de l’économisme pour privilégier le qualitatif au quantitatif, invite à penser local plutôt que global, etc.
Anarchisme et tolérance
Il critique également, d’une manière assez dure, le discours anti-islamiste qu’il croit voir se développer en France, en plaidant pour une éthique de tolérance fondée sur l’alliance de l’« Un
et du Multiple », qui permettrait à des populations différentes de se sentir unies dans un projet politique commun. Telle serait, selon lui, la leçon des paganismes de la Haute Antiquité,
incarnés notamment par Héraclite et Confucius.
Enfin, le problème de la violence est abondamment traité tout au long de l’ouvrage, avec une réflexion sur ses possibles dévoiements (la brutalité, la délinquance, voire la violence économique
des cols blancs), mais en tenant compte aussi de ce qu’elle comporte, parfois et malgré tout, de salutaire, comme le goût de l’émulation, le sens des responsabilités et la capacité à prendre en
charge soi-même son destin.
Si la démocratie directe, les jurys populaires, les milices de quartier et l’économie de proximité revêtent une importance aussi grande pour Isabel, c’est que tous ces éléments sont censés
permettre de réenraciner la vie à l’échelle locale, afin de lutter contre le mouvement d’abstraction et de virtualisation, qui caractérise la modernité: développement d’une politique
centralisée et bureaucratique, d’une justice parfois technocratique et lointaine, d’une police trop souvent au service de l’Etat plutôt que de la population, d’une économie ultra-financiarisée
qui n’a plus rien de concret. Relocaliser la politique, la justice, la police et l’économie seraient donc les conditions "sine qua non" d’une réappropriation de leur destinée par les citoyens.
Proudhon disait dans une formule célèbre : « L’anarchisme, c’est l’amour de l’ordre. » Il n’y a rien d’étonnant à ce que Thibault Isabel apprécie cette remarque, puisqu’il défend au fond
l’anarchisme (c’est-à-dire en fait la critique de l’Etat centralisé) dans la perspective d’un renforcement du processus de civilisation, à travers la culture et la morale. La civilisation
occidentale a prétendu se développer, depuis plusieurs siècles, en idolâtrant le « lointain » (avec les Etats-nations centralisés, puis l’établissement de structures de gouvernement
supranationales, mais aussi avec l’essor d’une économie mondialisée). Isabel s’efforce, quant à lui, de promouvoir un modèle de civilisation différent, fondé sur le « proche », et inspiré des
grandes civilisations traditionnelles (grecque et chinoise en particulier).
"A bout de souffle" n’est sans doute pas, en définitive, le livre le plus original et le plus étoffé de l’auteur. Mais c’est en tout cas une porte d’entrée idéale dans sa pensée, pour
ceux qui ne le connaissent pas encore, et c’est aussi certainement, pour les autres, une bonne manière de faire le point sur ses livres précédents, afin de clarifier un peu certaines idées qui
avaient pu paraître confuses jusqu’à présent.
"A bout de souffle" de Thibault Isabel aux éditions La Méduse 244 p. à 12€
Disponble à LIBRAIRIE-PRESSE DE NEUILLY-PLAISANCE,15 AVENUE FOCH.