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Le général de division Vincent Desportes, officier écrivain, personnalité bien connue dans les milieux militaires pour son franc-parler et ses propos parfois dérangeants, vient de
publier, après plusieurs ouvrages, un nouveau livre, Le piège américain, qui apporte un éclairage documenté sur la culture militaire et politique américaine qui explique assez bien la
stratégie/tactique d’échec déployée par les Etats-Unis dans les nombreux conflits qu’ils engagent de par le monde.
On se rappellera qu’alors qu’il commandait le Collège interarmées de Défense (CID) cet officier général a fait l’objet, en juillet dernier, à quelques semaines de la retraite, d’une grave
sanction administrative, pour avoir donné au Monde un entretien dans lequel il dénonçait la doctrine de contre-insurrection mise en œuvre en Afghanistan : il devait quitter immédiatement
le service actif.
Michel Leblay s’est livré à une synthèse très fouillée de cette dernière étude du général Desportes. Polémia la présente à ses lecteurs.
Polémia
Les difficultés voire les revers subis par l’armée américaine dans les conflits où elle est actuellement engagée trouvent leur origine dans la culture fondatrice des Etats-Unis marquée, entre autres, par un rapport particulier au monde extérieur et à la guerre.
Rappelant les éléments constitutifs de cette culture, la manière dont ils déterminèrent l’action militaire de l’Amérique tout au long de son histoire, le général Vincent Desportes en arrive à montrer qu’ils s’avèrent être un piège face à la guerre irrégulière, forme présente et durable des conflits.
Les principes spirituels et moraux
L’Amérique est animée par un destin et des valeurs propres qui puisent leur origine dans la migration en 1620 des « Pères Pèlerins » du Mayflower qui accostèrent sur les rives du futur Massachussets. L’élan avait, avant tout, un sens religieux. En témoigne, le sermon de John Winthrop en 1630, encore à bord de l’Arbella : « Nous serons une cité sur la colline… et les yeux de tous les peuples seront fixés sur nous ». Si dans les premières implantations de Virginie, qui allaient former les Etats du Sud, la ferveur religieuse ne fut pas aussi intense, la religion y joua, aussi, un rôle essentiel.
Même si avec le temps « la ferveur initiale s’émousse », « le mythe vivifie toujours le souffle américain ». Herman Melville (Moby Dick), affirme au XIXème siècle : « Nous Américains, sommes le peuple spécifique, élu – l’Israël de notre temps ; nous portons l’arche de la liberté du monde ». Les présidents américains, Wilson, Roosevelt, Kennedy, Johnson, Reagan, Clinton, Bush, Obama dans des contextes et des circonstances différentes se référeront à cette destinée américaine. Celle-ci, dans son expression n’est pas exempte d’une certaine forme de racisme et d’arrogance culturelle : « Supériorité de la race blanche par rapport aux autres races, supériorité de la famille anglo-saxonne par rapport aux autres « Caucasiens », prééminence finale des Américains » (Théodore Roosevelt – Conquête de l’Ouest - 1896).
Dessein de Dieu, pour beaucoup, dans son origine, mais d’un « dieu autoritaire qui choisit et punit », selon la conception anglo-protestante, la nation américaine a un rapport moral à la guerre. Il influence le comportement des soldats, projetés dans des guerres dites « justes » marquées par « une forte dimension pénale » face à un adversaire initialement, au moins, représenté par le Mal.
En parallèle à cette empreinte spirituelle, l’autre socle du caractère américain, mis en valeur par l’auteur, est l’efficacité, qu’il qualifie de « deuxième religion ». Dans un élan d’optimisme, elle se traduit par un sens de l’action selon une approche pragmatique où la réflexion n’est considérée que si elle s’inscrit par rapport à une pratique. D’un point de vue militaire, la pensée stratégique, de nature spéculative, est, dans ce cadre, plus délaissée.
Il se construit, alors, une relation à la puissance, « objet d’une véritable foi » qui marque profondément l’art opérationnel américain, longtemps ferment de cette efficacité dans le domaine militaire, mais, cause de difficultés, au regard des formes de guerre présentes. Difficultés d’autant plus importantes que la société américaine a besoin de projets mobilisateurs, de visions qui s’accordent mal avec des conflits perçus comme des enlisements.
Le général Desportes souligne l’aversion pour la guerre appréhendée comme une « diversion malheureuse du cours normal de la vie, un échec politique ». Il s’agit là d’une rupture avec une certaine pensée européenne inspirée par Clausewitz où la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Cette guerre qui remet en cause le droit « à la recherche du bonheur », à la vie et à l’autodétermination devient alors une croisade morale. Elle conduit à une extrême brutalité dans les moyens employés.
L’idée de croisade correspond à la conception américaine aux termes de laquelle « les valeurs morales sont supposées régir les comportements individuels ». Par transfert progressif, il a été considéré que les Etats devaient être jugés selon les principes de la morale individuelle. C’est, s’appuyant sur cela, que Wilson justifia auprès du Congrès la nécessité de déclarer la guerre à l’Allemagne. Le principe dérive en une forme d’impérialisme philosophique où les Etats-Unis s’érigent en gardien d’un comportement international jugeant les nations par rapport à leurs règles du bien et du mal et donc de leur système de valeurs. Ceci s’accordant avec la défense de leurs intérêts : « les Etats-Unis sont une nation commerçante et maritime dont la prospérité intérieure a besoin d’un environnement mondial ouvert, pacifique et sûr, permettant la libre circulation des flux de toute nature dont ils tirent puissance et richesse ». Il s’agit ainsi de façonner le système mondial selon les intérêts nationaux, dans la croyance « d’une destinée manifeste ».
La relation à la guerre
Après l’exposé des principes, il incombe d’aborder la manière dont l’Amérique comprend sa défense et le rapport qu’elle entretient avec son armée.
Antimilitariste par tradition (« l’esprit de la révolution américaine étant antityrannique et antimilitarisme »), les Etats-Unis usent, paradoxalement, de la force armée comme de l’instrument privilégié de la puissance. Cette prévention contre « l’esprit militaire » explique le modèle d’origine fondé sur les milices décentralisée (1), excluant l’armée permanente et la conscription. Il s’accorde avec le type de menace, intermittente, qui induit de rapides montées du volume des forces, suivies de brusques démobilisations (la conscription ne sera décidée pour la première fois qu’en 1863 et en 1917 pour la seconde ; la première loi de conscription en temps de paix n’étant votée que le 16 septembre 1940). Ce n’est qu’avec la guerre de Corée et le rôle qu’allait exercer les Etats-Unis dans l’ordre international que les effectifs deviennent conséquents dans la durée quoique variables en fonction des engagements
La menace est appréhendée au travers de l’insularité par laquelle les Etats-Unis conçoivent leur sécurité extérieure : « l’histoire d’une nation se lisant dans sa géographie, pour Napoléon ». Après la guerre d’indépendance, ils ne furent attaqués sur leur sol qu’à deux reprises : lors du conflit avec la Grande Bretagne de 1812 à 1814 et le 11 septembre 2001 (2). Affranchis, au moins jusqu’à cette date, d’un péril direct, les américains perçoivent la guerre comme un objet qui leur est extérieur. La réflexion sur la défense relève plus, alors, du moyen d’éviter la guerre que de la gagner. Elle induit l’idée d’une « sanctuarisation », de l’enceinte traduite par l’implantation des forts, au moment de l’expansion vers le Pacifique et, récemment par le projet de défense antimissile. Dans ce contexte où le conflit se déroule loin du sol, mis à part la guerre de Sécession, l’effort militaire repose, selon l’auteur, sur trois paradigmes : le hérisson (de la fortification côtière à la marine hauturière prônée par Mahan), la projection de forces, la logistique afin d’assurer cette projection.
Insulaire par sa géographie, facilement isolationniste dans sa mentalité, l’Amérique ressent la guerre comme une interruption du temps. La voie diplomatique ayant échoué, elle est laissée, dans sa conduite, à l’initiative des militaires, chargés de « régler le problème », loin du contrôle politique. Elle doit se conclure par une victoire totale où la direction des opérations l’emporte sur toute considération politique. Cette victoire doit être rapide, afin d’éviter l’érosion des volontés, et avare du sang des hommes. L’engagement exige donc de motiver la population ce qui incline à diaboliser l’adversaire : « l’affrontement des forces du Bien et du Mal ».
La pensée militaire
A la création de West Point (en 1802 par Jefferson), le modèle napoléonien constituait la référence. Ses écoles de formation (Polytechnique pour les ingénieurs civils et militaires et les écoles d’application du génie et de l’artillerie) inspirèrent la nouvelle académie militaire autant dédiée aux tâches d’intérêt national qu’à la guerre. Elle devint la première école d’ingénieurs du pays. Cependant, après les succès remportés par l’armée prussienne lors de guerre de 1870, l’influence allemande devint prédominante sans effacer toutefois la place accordée aux principes napoléoniens.
Entre les deux théoriciens nés des guerres du premier empire, Clausewitz et Jomini, les américains privilégièrent le second, interprète de l’art militaire pratiqué par l’Empereur, dont la conception technique du conflit séparant nettement l’ordre politique de l’ordre guerrier correspondait à leur approche.
De Clausewitz, découvert après les campagnes prussiennes contre l’Autriche et la France, ils retinrent, outre des idées déjà présentes chez Jomini sur la conduite de la guerre et son caractère total, la relation entre le politique et le militaire dans le sens de la subordination du second au premier. En revanche, l’un des concepts essentiels du penseur allemand, la guerre considérée comme la continuité d’un projet politique fut délaissée. Il ne correspondait pas à la représentation américaine. Certes, récemment, après la chute du monde soviétique, l’exécutif a tendu à utiliser la force comme moyen d’action politique tout au moins jusqu’à la campagne irakienne de 2003. Le militaire, lui, a voulu s’affranchir d’une autre notion clausewitzienne, le brouillard de la guerre par la recherche permanente des techniques les plus avancées.
Comme l’écrit Henry Kissinger, « dans un pays qui ne conçoit rien entre la paix totale et la guerre totale, toute guerre est forcément une guerre totale ». Elle vise, non comme en Europe, à détruire la volonté en tant qu’objectif mais à détruire la volonté « comme résultat de la destruction de ses moyens d’expression». Il s’agit d’anéantir un adversaire, incarnation du Mal. Elle est fondée sur la masse et la puissance, la priorité étant donnée au feu au détriment de la manœuvre afin de sauvegarder la vie du soldat.
Un exercice de la puissance entravée par les contraintes et l’opposition des pouvoirs
Première puissance militaire du monde aux ressources jusque-là inégalées, les Etats-Unis se heurtent dans leur politique de défense comme dans l’engagement de leurs forces à de multiples contraintes internes.
Au moyen de nombreux exemples et références, l’auteur présente ce qu’il appelle « les failles du système ». Elles relèvent de trois ordres : un pouvoir politique tributaire de l’opinion publique (les faiblesses de la démocratie américaine) ; la prééminence des intérêts domestiques ; la dispersion et l’opposition des pouvoirs. Ces éléments qui s’entremêlent aboutissent à une prédominance des exigences internes au détriment d’une action cohérente et adaptée aux différents aspects d’un conflit et à ses conséquences. Ce phénomène est devenu très dommageable par rapport aux nouvelles formes d’affrontement où l’objectif ne saurait se réduire à l’élimination de l’adversaire. Appréhendé globalement, ce jeu des oppositions intérieures s’il ne pousse pas à l’efficacité vise à « empêcher l’arbitraire ».
Soumis à « la tyrannie immédiate de l’opinion », l’exécutif, s’il peut « l’enflammer pour une cause » est bridé par sa versatilité. Le prolongement de l’engagement et l’augmentation des pertes ne sauraient être longtemps supportés. Cette caractéristique explique, pour une large part, dans la situation présente, le recours, dans des proportions importantes, à des sociétés privées en substitution des forces armées.
Dans la définition, même, des moyens de la défense la prise en compte de l’opinion est essentielle, au travers de la sauvegarde par les élus, sénateurs et représentants, des intérêts locaux. En effet, les activités d’armement représentent l’employeur le plus important et le plus gros consommateur de biens et de services. Contrairement à l’Europe où les dépenses militaires « rentrent en compétition avec la protection sociale », aux Etats-Unis, « elles tendent à participer au développement du niveau de vie ».
Tributaire de l’opinion, la décision est aussi assujettie aux multiples centres de pouvoir. Bien sûr, il s’agit, d’abord, du Président et du Congrès. D’autres organes sont en compétition sur lesquels peuvent jouer les premiers. Les quatre armes (Army, Navy, Air Force, Marine Corps) défendent chacune leur intérêt, le Congrès favorisant leur indépendance. Par ailleurs, les groupes de pression exercent une influence considérable. A cet égard, il faut observer, l’osmose entre les groupes industriels et les membres de l’institution militaire. Ceux-ci passent facilement et rapidement du rôle d’acheteur à celui de prestataire. Il ne faut pas oublier la place des scientifiques qui cherchent les financements et la renommée dans un contexte de recherche des techniques les plus performantes (le coût d’un nouveau type d’arme est de l’ordre de trois à 10 fois le prix du précédent). Dans l’esprit américain, ces oppositions, si elles contribuent à un équilibre des pouvoirs, favorisent aussi l’émulation entre différents acteurs, source « de l’amélioration globale des systèmes humains, techniques, économiques… ».
Les échecs subis conduisent à une révision en profondeur de l’approche
Parvenus au faîte de la puissance, les Etats-Unis, concevant la guerre comme l’anéantissement de l’adversaire, échafaudèrent, dans les années 90, une Révolution dans les Affaires Militaires, devenue Transformation à l’aube du nouveau millénaire. Au moyen d’une supériorité technologique fondée sur la maîtrise de l’acquisition et du traitement de l’information, il devenait possible de dominer par la destruction à distance en exposant le moins possible le combattant. Dans l’idée des concepteurs : « la meilleure façon de maintenir la paix est de redéfinir la guerre selon nos propres termes ».
Les succès obtenus lors de la première guerre du golfe en 1991 et de la campagne du Kosovo en 1999 confortèrent l’approche même si les opposants étaient en nette situation d’infériorité.
Engagées selon les préceptes en vigueur, malgré des succès initiaux, les interventions en Afghanistan et en Irak allaient vite conduire à l’impasse. « La guerre ne pouvait être réduite à un combat entre machines négligeant le caractère humain de l’adversaire. » Il a fallu admettre que la guerre irrégulière, menée au sein des populations, la plus traditionnelle, constituait la menace dominante, loin de la guerre symétrique dont le concept avait longtemps dominé la pensée militaire occidentale.
Cinq hommes ont joué un rôle majeur dans la révision de la doctrine : Robert Gates, le Secrétaire d’Etat à la défense ; l’amiral Mullen, président du comité des chefs d’état-major ; le général Mattis, chef du Joint Forces Command, à partir de septembre 2007 (3) ; le général Petraeus (4) dont l’action en Irak, en 2007, permit un redressement de la situation ; le général McChrystal , nommé, en mai 2009, commandant des forces de la coalition en Afghanistan. Ce dernier, inversant le paradigme existant, fixa comme mission la protection de la population : « la destruction n’était plus au cœur de la doctrine ni de l’action ».
Robert Gates qui impose sa marque au Pentagone est guidé par trois idées :
Une part de dimension politique est ainsi rétablie dans la guerre.
Parallèlement, suivant la tradition américaine d’expression d’une pensée critique, la parole a été donnée aux officiers afin de proposer des idées nouvelles.
Comme le souligne l’auteur, malgré les capacités d’adaptation des armées américaines, «il reste à connaître la pérennité de ces évolutions » au regard d’une « culture stratégique aux tendances plus lourdes que les adaptations de circonstances».
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Par rapport à la forme, durable, prise par les conflits où doit prévaloir un usage maîtrisé de la force, le piège pour les Etats-Unis est une culture stratégique fondée sur leur perception du monde extérieur (5), une vision morale, sécuritaire et policière de « l’outil de guerre, associée à un difficile rapport à l’Autre du soldat » et « une manière de conduire les opérations où prédomine une concentration sans fin de la puissance ». Ce piège, selon l’auteur, est, probablement, aussi le nôtre.
Conjurer le piège suppose une rupture. Trois raisons la rendent possibles :
Mais cette rupture est loin d’être assurée compte tenu de l’ancrage dans les mentalités de la culture stratégique traditionnelle. Malgré l’apprentissage « prompt et impressionnant » de nouveaux concepts par les forces terrestres, l’influence des publications doctrinales demeure limitée.
Michel Leblay
10/06/2011
Notes :
Note de la rédaction : Le Général Vincent Desportes a tenu une conférence sur le thème : « Afghanistan, 10 ans de conflits » organisée par l’IRIS à Paris le 11 mai, pour dénoncer l’incapacité des Américains à mener à bien leur guerre afghane. Son intervention retranscrite en intégralité (cliquer ici), fut littéralement acclamée.
Général Vincent Desportes, Le piège américain / Pourquoi les Etats-Unis peuvent perdre les guerres d'aujourd'hui, Editions Economica, mars 2011, 320 pages.