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De la tromperie considérée comme un des
beaux-arts
PRIX:18,00
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La jaquette du Collectionneur d’impostures suggère à merveille l’ambition de l’ouvrage
qu’elle recouvre : proposer une galerie de portraits, une série de tableaux de chasse où figureraient des personnages tous plus incongrus les uns que les autres,
composant la grande famille des imposteurs. Une famille, oui, car si l’imposture est généralement une initiative solitaire, il existe des cousinages évidents entre les
arnaqueurs de haute voltige qui défilent, de A à Z, dans ces pages.
Frédéric Rouvillois distingue quatre catégories d’impostures : l’usurpation pure et simple d’identité ; la création minutieuse d’un faux (document écrit, tableau
de maître, fossile, timbre rare, etc.) ; la supercherie visant à détromper (en science ou dans les médias) ; enfin la fausse imposture, sorte de métadiscours lié à
des visions complotistes projetées à grande échelle.
Et il y en eut à la pelle durant les deux derniers millénaires, en France et partout dans le monde, des contrefacteurs surpassant parfois le talent de leur modèle, des
soi-disant Louis XVII, des prétendus rescapés des barbaries nazies ou soviétiques, des affabulatrices de RER, des Chatterton, des Rocancourt et des Vrain-Lucas… Leur
but ? Le lucre, la renommée, le divertissement, parfois les trois à la fois, ce qui explique que l’imposture, au moment fatal de sa révélation, peut aussi bien
déboucher sur un éclat de rire général que sur un véritable drame. À chaque notice, Rouvillois distille son gai savoir sur le sujet, il situe le cas dans une démarche ou un
contexte (la médecine, l’art, l’histoire, la littérature, etc.) puis notre passionné s’attelle à son exposé approfondi.
Il est plaisant de constater que, au fil des siècles, ni l’avènement de la modernité ni le développement de l’arsenal judiciaire, encore moins les innombrables échecs
antérieurs, n’ont dissuadé certains individus de s’aventurer à berner leurs contemporains. On fait la connaissance d’escrocs fort cocasses dans ce volume, comme ce pseudo
Comte Lustig, qui parvint à fourguer aux dirigeants de cinq grandes entreprises les tonnes de fer rouillées de… la Tour Eiffel ! On en rencontre d’autres dont les
machinations sont plus inquiétantes et amènent à des conséquences tragiques. Ainsi de l’aventurier Gregor Mac Gregor qui se sacra prince du territoire hondurien de Poyais et
fit si bien croire à l’existence de ce petit paradis que plusieurs candidats colons investirent jusqu’à leur dernier sou pour aller s’y installer. Ils furent ainsi deux cent
quarante à aborder, en 1823, sur une côté inhospitalière, infestée de moustiques et inhabitable ; seuls cinquante, qui ne succombèrent pas à la tentation du suicide et aux
maladies tropicales, revinrent de cet El Dorado infernal…
L’attrait du travail de Rouvillois tient aussi au fait qu’il nous permet de passer d’une émotion à l’autre, de la compassion compréhensive (comment réagir autrement face aux
enregistrements trafiqués que s’attribua la pianiste Joyce Hatto, rendue incapable de jouer par le cancer qui la rongeait ?) à l’envie de s’exclamer «Bien fait !»
quand les masques viennent à tomber (on pense ici à la salutaire panne d’électricité qui, en 1990, donna le coup de grâce au groupe Milli Vanilli, en révélant que les
play-boys chantaient en play-back…). Face à certaines élucubrations, la révulsion monte, tant le choix du prétexte est déplacé, à la limite sordide, puisqu’il repose sur
l’exploitation de la détresse humaine. La psychiatrie apparaît dès lors quasiment comme le seul critère de jugement valable, car face au Ghetto de Varsovie version Livre de
la Jungle de Misha Defonseca ou au témoignage de Tania Head, Madrilène qui se prétendit rescapée du 11-septembre, on n’est plus en présence de génie perverti, mais de
trouble de la personnalité délirant.
L’imposture devient par contre stimulation de l’esprit critique quand s’en emparent des anarcho-écologistes de la trempe des Américains Andy Bichlbaum et Mike Bonnano,
spécialistes en subversion de l’opinion et à l’origine, ces dix dernières années, de multiples coups d’éclats mettant en cause la puissance ultralibérale.
Le moment que Rouvillois nous convie à partager en sa compagnie et celle de ses arracheurs de dents est certes divertissant, mais, à bien y regarder, il nous interpelle
également sur la dynamique qu’entretiennent la vérité et le mensonge dans nos sociétés. Un jeu de dupe éternel, et dont chacun de nous, par manque de vigilance ou par pure
naïveté, peut être demain une nouvelle victime. Vade retro, Tartuffe !
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