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Avec Jeanne « l’Eglise et la patrie ont cueilli la fleur de la fleur.
Mais cette fleur est vraie. Elle porte avec soi le charme de son naturel. Les senteurs du terroir s’en exhalent avec une force hardie, une profonde et persistante fidélité. Cette image historique tendra donc nécessairement à s’élever, de plus en plus, au rang de modèle et de loi.
Mais de loi juste, d’un modèle héroïque et saint, qui fut mesuré et humain.
Peut-être un jour pourra-t-on dire qu’après nous avoir délivré d’un joug étranger, l’héroïne nous a légué une pensée qui nous défend et qui nous sauve d’autres maux, étrangers eux aussi, aux choses de chez nous : fausses vertus ou faux progrès, développements artificiels, plans de réformes prétendues mais incompatibles avec l’être de la patrie.
D’ores et déjà, la connaissance exacte du personnage de Jeanne d’Arc emporte un grand bienfait car nous pouvons y distinguer ce que les orateurs révolutionnaires et les historiens romantiques ont pitoyablement défendu. Cette héroïne de la Nation n’est pas l’héroïne de la démocratie. Tout nous autorise à dégager fortement cette différence, hors de laquelle il n’y a que déviation complaisante, ou déduction d’erreurs de fait. Cette belle enfant de la France fut-elle seulement une fille du peuple dans le sens d’ignorance, d’inculture, d’inéducation qui recouvre cette épithète ? La vérité de l’histoire n’est guère favorable à l’intérêt de classe et de faction qui ne peut qu’affadir la personne de Jeanne d’Arc. Sa vraie figure serait plutôt celle d’une petite bourgeoise française, de cette bourgeoisie rurale qui composait […] le plus touffu, le plus vivace élément du pays […] Jeanne en était si bien, elle adhérait si peu à ce que nos contresens habituels appelleraient un prolétariat flottant et sans racines, ou une paysannerie asservie, qu’on lit distinctement dans sa pensée et dans son cœur, les trois idées directrices de l’ancien Tiers-Etat français : le patriotisme maintenu et la patrie sauvée par la royauté rétablie ».
Maurras souligne son génie politique :
« S’il existe une connaissance positive des moyens militaires de Jeanne d’Arc, rien ne donne le droit de douter qu’il puisse y avoir une science de la politique par laquelle Jeanne a suivi son patriotisme inspiré. Sa mission lui vient du ciel ; l’objectif en est exprimé par la lettre à Bedford : l’affranchissement complet du territoire.
Les voix célestes descendent dans son cœur de l’arbre enchanté et, si loin que s’étende la terre en France, elle la voit et la désire délivrée de l’envahisseur. Le principe de son devoir est donc religieux; mais le but en est national : sa conscience l’oblige au patriotisme et, devant l’invasion, à l’effort libérateur. Ce que l’on peut appeler proprement la politique de Jeanne d’Arc, ne commence qu’au choix des moyens […] Par une contradiction bien humaine les esprits que le nom et l’histoire de Jeanne d’Arc enthousiasment peu s’appliquent pourtant à suggérer que, de nos jours, elle eût été une pure républicaine. C’est à voir. Ce qui est sûr, c’est que, de son temps, le républicanisme et le démocratisme ne lui ont été interdits que par son bon sens naturel ».
Le 13 mai nous irons rendre grâce à sainte Jeanne d’Arc
« Pour entreprendre la libération de la Patrie, Jeanne a dû commencer par aller droit au Dauphin, reconnaître le
droit de son sang et le faire suivre et acclamer jusqu’au parvis du sacre de Reims.
L’essence et l’esprit de la mission de Jeanne d’Arc est que le salut de la nation s’opère par l’office des Rois […] Jeanne d’Arc n’était point ingrate envers la dynastie fondatrice […] Elle associait couramment à la libre terre de France le nom du prince libérateur : « Faut-il que le Roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais » disait-elle presque à tout venant avant qu’elle eût quitté Vaucouleurs. Est-il possible d’honorer Jeanne d’Arc sans prendre garde à cette connexion de la piété patriotique et des fidélités dues aux Pères de la Patrie ?
Contre toute justice l’on s’ingénie à escamoter ce caractère politique de Jeanne d’Arc et l’on y réussit par de véritables tours d’éloquence […] Au moment même où de hautes autorités se donnent le mot pour exclure de la carrière de Jeanne d’Arc son rôle politique, il est des entreprises de cinémas pour éliminer du même récit tout l’élément religieux. Il ne sera que juste de protester contre cette dernière mutilation. Ne l’aura-t-on pas introduite en consentant au premier de ces tronquages scandaleux ? »
Le 13 mai nous irons saluer l’intelligence de Jeanne d’Arc
« Le grand cœur » plein de grâce, de pitié et d’amour ! a dit fort bien Madame Marie Gasquet « la haute gentillesse
» aimait à redire Barrès, voila Jeanne d’Arc, cette Française excellente, comblée des plus beaux dons de l’intelligence de son pays […] chez Jeanne d’Arc, la parole drue et fine, toujours
pleine de sens, suivait aussi l’esprit le plus vif, le plus aisé, qui ait jamais chanté sur l’arbre natal. Tout le contraire de la mystique hallucinante et somnambule qu’une certaine
légende a voulu imposer. L’un de ses traits distinctifs est de voir et de dire, en tout, les raisons brillantes des choses : la première valeur de ses discours et de ses actes tient au
degré de lumineuse conscience qu’ils manifestent. Nul être humain n’aura mieux sur ce qu’il fallait et pourquoi il le fallait. C’est le chef d’œuvre de l’intelligence limpide. Ce caractère
accroît, par conséquent, la valeur et l’importance de la méthode par laquelle Jeanne d’Arc sauva son pays. La conduite qu’elle a choisie a été voulue […] Il va sans dire, et je le dirai,
qu’en toute occasion Jeanne écoutait ses voix, invoquait l’autorité de ses voix. De quelque ciel supérieur qu’elle les sentit s’épancher, elle ne les recevait pas sans les comprendre ; elle
leur obéissait comme à des ordres intelligibles et sages, qui, pour déconcerter l’égoïsme, la paresse ou le petit esprit des gens, ne lui en apparaissaient pas moins tout à fait conformes à
ce que sa raison naturelle lui avait appris de plus élevé.
« Je confesse que j’ai porté de par Dieu les nouvelles à mon Roi que notre Sire Dieu lui rendrait son royaume, le ferait couronner à Reims et bouterait dehors ses adversaires. J’ai été messagère du Bon Dieu quand j’ai dit au Roi qu’il me mît hardiment en oeuvre et que je lèverais le siège d’Orléans ».
Langage, certes, impérieux, mais l’impératif de la morale moderne, se formule en un « fais cela » inexpliqué, assez brutal. Les voix de Jeanne, non moins catégoriques, étaient cependant rationnelles et faisaient sentir leur motif. Ainsi le voulaient ses habitudes d’esprit ; l’extraordinaire de sa mission surhumaine devait lui être confirmé et garanti par tout ce qu’elle y reconnaissait de sage ordinaire, de réconfort humain. »
Le 13 mai nous n’oublierons pas son génie militaire
« Des militaires ont montré que, pour chasser l’Anglais de la France, Jeanne d’Arc a été un beau
capitaine : par exemple, l’un des premiers qui usèrent de l’artillerie en rase campagne.
Ces spécialistes font aussi remarquer qu’entre deux formes d’action militaire, entre deux opinions de techniciens […] entre deux partis de conseil de guerre, elle saisissait toujours, avec une impétuosité d’esprit merveilleuse, le pratique, le court, le prompt, le décisif […]
Toute son histoire crie les éléments du génie de Jeanne : à les faire connaître on se rend compte des chemins par lesquels elle est allée droit au but ».
Maurras explique bien cependant que l’art militaire était dominé par la politique. « Après la délivrance d’Orléans, les militaires, tout à leur art, qui est un bel art, s’indignaient à l’idée de prendre la route que demandait Jeanne dans la direction de l’Espagne et du Nord. Ce qu’il leur fallait tout de suite, c’était la conquête de la Normandie, la course à la mer. Ce n’était pas absurde en soi : la victoire normande eût arraché à l’ennemi son principal fief sur le continent, l’eût coupé de ses communications, et je ne suis pas sûr qu’une bonne tête de soldat français n’ait pas imaginé, pour couronner cette victoire, quelque capture de la flotte anglaise qui eût permis une pointe affermie chez messieurs les Goddons. Si tentant que fût le projet, Jeanne résista. Jeanne dit non. Pourquoi ? Elle obéissait à ses voix. Mais ses voix allaient d’accord avec les vues saines de politique sage qui eussent calculé qu’en définitive l’heureuse aventure du disloquement d’Orléans, accomplie comme elle l’avait été, représentait malgré tout un beau risque et un beau miracle, mais qui pour le reste, il fallait se plier à la nature des choses. Or, dans cette nature tout devait demeurer en l’air tant qu’il n’y aurait pas un commandement politique affermi.
Avant de rien tenter de nouveau, il fallait donc qu’il n’y eût plus de dauphin, si gentil fût-il, mais bel et bien un roi, un roi certain pour tous, un roi reconnu, acclamé, enfin sacré, le Roi.
La base politique consolidée en premier lieu, les opérations militaires pourraient venir […] le présent arrêté, l’avenir assuré. Pas de grande entreprise politique avant cette assurance politique de fond. « De par Dieu » répétait Jeanne, point de campagne de Normandie avant que le royaume ait son Roi bien établi, bien reconnu, bien, oint. […] C’était l’évidence.
L’absurdité qui consistait à mettre la charrue devant les bœufs, éclatait grâce à l’héroïne. La politique patriote ne passait point par la Normandie ; elle passait par le moyen ordinaire, par le moyen de l’ordre, celui qui a déjà servi et qui servira, de tout temps en France : Le Roi […] Ainsi, en s’adressant au droit héritier des Capets, c’est au « moyen » classique normal, essentiel qu’avait eu recours Jeanne d’Arc.
Le 13 mai nous irons remercier la libératrice de la patrie.
Si le principe anglais l’eût emporté, certainement c’en était fait de l’unité et de la civilisation
de la France. On ne saurait trop admirer en Jeanne d’Arc le vivant reflet de la résistance instructive de son pays.
Les provinces éloignées ou nouvellement réunies firent à ce moment des prodiges de fidélité […] La patrie c’était la légitimité. L’élément proprement patriote de l’oeuvre de Jeanne d’Arc est légitimiste. Le caractère de son oeuvre politique fut de reconnaître, affirmer, annoncer, consacrer le Roi légitime. Le reconnaître pour elle-même au nom du peuple, l’affirmer à Charles VII induit à en douter de par la honte de sa mère ; l’annoncer au peuple, à l’armée, au monde, que la révélation et les prodiges qui l’accompagnaient émurent au-delà de toute espérance. Enfin le consacrer pour unir le ciel et la terre, resceller dans les coeurs les liens d’autrefois.
L’héroïne de la nation est l’héroïne de la dynastie. Nous ne lui devons pas seulement le victorieux, mais la longue victoire qui succède régulièrement à Charles VII et, en premier, ce rassemblement des terres françaises, par l’incomparable Louis XI, son fils.
Le 13 mai nous irons honorer une Jeanne d’Arc respectueuse de l’ordre
« Elle était, dans l’âme, soldat […] Elle n’a pas conçu un seul instant le réveil
national comme une sorte de levée en masse, de jacquerie patriotique […] Plus encore que guerrière, elle a la tête militaire, donc hiérarchique. Elle n’a pas ameuté les paysans de son
village : elle est allée trouver le seigneur du pays […] Son sens de l’ordre est tel qu’elle a volé droit au sommet ! Point de chef, point de peuple ! Point de Roi, point de France ! Comme
il n’y a point de Roi elle en fera un. Mais elle ne le créera pas de rien ; elle ne rêvera ni de nouvelle dynastie, ni de dictature féodale ou cabochienne […] Elle prit son prétendant là où
il était, et n’eut de cesse que son Dauphin ne devint Roi. Ni son amour de la paix, ni son horreur du sang, ni la sainteté ne la dressaient contre les puissances du monde. La bataille
devant être, il fallait que la bataille fût, non pour établir une fausse démocratie dans la république chrétienne, mais pour que sous le Roi du ciel, régnât très régulièrement un roi de la
terre, dans un royaume organisé avec le minimum de faiblesses humaines et le maximum de bon ordre naturel.
Jeanne ne croyait pas à la naissance spontanée de l’ordre. Elle faisait ce que devait nous enseigner notre maître La Tour du Pin : pour imposer un ordre, il faut une autorité et, en France, ce ne peut être que le sceptre, le glaive, la main de justice du Roi. Or, ce Roi se consacre et s’achève à Reims […] C’était en se pliant à l’ordre naturel du royaume de France qu’elle estimait remplir les volontés surnaturelles que ses voix faisaient descendre du ciel […] La libératrice voyait combien, de son temps, le désordre politique présidait, commandant aux autres désordres : aussi longtemps qu’il subsistait, il les fomentait et les aggravait […] Dans n’importe quelle affaire terrestre, Jeanne envisageait tout d’abord l’essentiel, qui était ici le prompt rétablissement de l’autorité centrale et sa reconnaissance rapide par le pays entier […] Cette restauration nécessaire à la France, était le but immédiat.
« Notre Dauphin, ne tenez pas davantage tous ces conseils si nombreux et si longs venez vite prendre la couronne à laquelle vous avez droit ».
Le 13 mai, l’opinion publique se fera peut-être une autre idée de ce que nous défendons
Une objection suprême était faite par des parlementaires qui seraient aujourd’hui agents
électoraux. Dans cette espèce, plus démocratique que libérale, on se faisait, comme on dit, un monstre de l’opinion publique. On alléguait l’étendue des pays hostiles, le nombre de postes
et forteresses des Anglais établis entre Orléans et Reims […] l’affaire s’était compliquée d’une guerre civile dans laquelle l’étranger était le fondé de pouvoirs et le podestat du parti
qui ne voulait à aucun prix du roi de Bourges.
Or cette prétendue volonté nationale ne causait à Jeanne d’Arc aucune intimidation. Elle en riait ouvertement avec ses capitaines. Elle eut ri davantage si quelqu’un lui eût proposé quelque beau champ de mai dans les vertes plaines de Loire, où l’on eût convié le peuple de France à voter ! […] Notre fille des champs n’était pas démocrate. Je ne crois pas qu’elle ait perdu grand temps contre les scrupuleux et contre les couards qui auraient voulu commencer par s’assurer l’assentiment du « peuple » afin de frapper d’effroi le Régent d’Angleterre et le Duc de Bourgogne.
Abbé BEAUVAIS
(Les titres sont de Monsieur l’abbé Beauvais)
Tous les textes sont de Charles Maurras in « Jeanne d’Arc, Louis XIV, Napoléon »