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Figaro hors série sur la Venise secrète....

                                                                 hors serie venise secrete

                                                                             7,90 euros

Sur les traces de Casanova - Dans les palais du Grand Canal - Les chefs-d'oeuvre inconnus

Il n’est glé par son égotisme, Barrès nous a, là-dessus, fourvoyés. Insensible à la pompe des rentrées victorieuses, au défilé des galéasses, au ballet des galères pavoisées de couleurs, il avait refusé de se laisser impressionner par les grandes draperies de marbre de Santi Giovanni e Paolo : les doges, les amiraux, les capitaines qui y sont enterrés sous d’immenses catafalques lui étaient apparus comme autant de bourgeois enrichis dans le négoce, d’astucieux commerçants que le succès aurait égarés dans une grandiloquence hors de propos.

 

Venise ne lui avait parlé que par sa mort prochaine, l’érosion de ses façades gothiques ou byzantines, l’odeur de décomposition de ses canaux. Ca’ d’Oro, restaurée, lui avait paru trop luxueuse et trop riche, nettoyée du mystère qui avait fait le charme de ses arcs ouvragés, de ses colonnes, et si Cannaregio avait gardé, pour lui, ses grâces, c’est par la médiation du linge qui pendait aux fenêtres de ce quartier silencieux, populaire, le détour d’une vigne nouée dans une niche de pierre autour d’une Vierge de Sansovino. Ce qu’il était allé demander à Venise n’était pas de lui offrir une provision de perfections, de merveilles ; bien plutôt de nourrir son spleen de la contemplation de palais déshonorés par des fenêtres closes, obstruées par les planches, des balcons ruineux, des piliers couverts d’algues et de mousses, comme autant de signes d’une inéluctable agonie. Dans l’entrelacs des canaux pleins de fraîcheur et d’ombre, il n’avait cherché en réalité que lui-même : le reflet d’une mélancolie contractée sous le ciel gris de Paris.
D’autres avaient, avant lui, trouvé en Venise des leçons de gaieté et de force. Philippe de Commynes l’avait jugée, sous Charles VIII, « la plus triomphante cité que j’aie jamais vue ». Le président de Brosses l’avait estimée au XVIIIe siècle « si singulière par sa disposition, ses façons, ses manières de vivre à faire crever de rire, la liberté qui y règne et la tranquillité qu’on y goûte » qu’il la regardait comme la seule ville d’Europe capable de rivaliser avec Paris. Théophile Gautier avait fait d’elle le décor d’un conte fantastique, un monde de ténèbres peuplé de chimères dans une nuit trouée par la lueur vacillante des falots. Taine avait cru déchiffrer dans la lumière du ciel, l’éclat changeant des reflets de ses palais sur le miroir ridé de l’eau, le secret de ses peintres, l’origine des couleurs ondoyantes et voluptueuses déployées sur leurs toiles par Titien, Tintoret, Véronèse. André Suarès la décrirait bientôt comme le lieu même de la féerie. Il célébrerait, en Saint-Marc, « l’église des sphères », tournant sur elles-mêmes comme des planètes dans une traînée d’or et de feu.

Michel de Jaeghere

Directeur de la Rédaction du Figaro Hors-séries

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