Déjà pratiquée en Belgique, l'euthanasie associée au don
d'organes commence à intéresser les Néerlandais devant la demande « assez régulière » de patients qui veulent voir leur mort profiter à autrui : une pratique « qui récompense les efforts
engagés », titre un sited'informations destiné aux médecins.
Il résume un article paru dans une revue scientifique, le Nederlands
Tijdschrift voor Geneeskunde (Revue néerlandaise de la médecine), qui se penche sur le cas – qui n'est pas le premier aux Pays-Bas selon les auteurs Gert van Dijk, Ariane Giezeman,
Fred Ultee et Raoul Hamers – d'un patient atteint d'une maladie neuro-dégénérative à évolution rapide mais qui n'a en aucune façon perdu ses esprits, et qui a obtenu de donner des organes dans la
foulée de son décès.
La description de l'affaire est révélatrice sur de nombreux plans. Aussi je vous en propose une
présentation un peu détaillée.
Quinquagénaire, le patient se trouve dans une maison spécialisée. Il est nourri par sonde
gastrique percutanée et a perdu toute autonomie corporelle ; il a le sentiment de régresser sur le plan de l'esprit puisqu'il a des problèmes de concentration et souffre de désordres visuels qui
lui font « voir » des boules de lumière. Mais il est en pleine possession de ses facultés mentales, constate le médecin : la régression est surtout perçue de manière subjective et le fait
souffrir ; « il ne vit plus que pour sa famille ».
La demande d'euthanasie est réitérée à de multiples reprises par le patient, associée à une
proposition de plus en plus insistante de donner ses organes qui contribue à le rasséréner devant cette demande, et son médecin traitant se met d'accord avec lui pour passer à l'acte dès lors que
le patient ne sentira plus ses points d'appui.
Une consultation auprès d'un médecin SCEN (spécialisé dans l'évaluation des demandes
d'euthanasie et habilité à donner le deuxième avis nécessaire pour pratiquer l'euthanasie dans le cadre légal) aboutit à la conclusion que l'euthanasie est justifiée.
Plusieurs choses à relever ici : le patient n'a pas de douleurs insupportables, ses organes
sont en bon état, et sa « souffrance insupportable » est d'ordre subjectif puisque le médecin ne peut que constater le bon fonctionnement psychique du malade, quoique celui-ci en pense.
Aussitôt le feu vert reçu, le médecin traitant prend langue avec la fondation néerlandaise des
transplantations d'organes en fournissant les données médicales de son patient pour déterminer si la procédure peut être utilement envisagée. La Nederlandse
Transplantatiestichting se dit intéressée par les reins, le pancréas, le foie et les poumons.
Il faut alors obtenir la permission de pratiquer l'euthanasie dans le cadre hospitalier, ce qui
suppose de dégager les autorités administratives de celui-ci de la responsabilité de l'euthanasie, au cas où celle-ci serait déclarée a posteriori non conforme ; le médecin
traitant doit tout assumer « comme à la maison » en prenant à sa charge l'exécution de l'euthanasie, l'accompagnement du malade et de ses proches et la déclaration auprès de la commission de
suivi.
Tout cela passe par la consultation de l'urgentiste, un accord sur la procédure d'euthanasie
qui sera celle habituellement pratiquée dans cet hôpital, et la saisine de la commission d'éthique de l'hôpital qui, pas plus que les autres, ne verra de raisons de dire non.
Puis le coordinateur des transplantations prend contact avec le partenaire du patient et vient
ensuite rendre visite au couple dans la maison spécialisée où se trouve le patient pour déterminer ensemble les conditions de l'opération. Il s'occupe également de mobiliser l'officier judiciaire
et le médecin légiste qui devront venir constater la mort pour pouvoir disposer immédiatement du corps pour prélever les organes dans les meilleurs délais.
On renoncera rapidement à prélever les poumons puisque cela supposerait un aller-retour à
l'hôpital à la veille de l'euthanasie pour vérifier leur état : un déplacement en ambulance estimé « trop lourd ». Les tests faciles à réaliser sur place sont effectués sur des prélèvements de
sang et d'urine et on décide qu'une échographie d'urgence des intestins sera réalisée le jour de la mise à mort.
S'agissant d'une donation sur un patient à cœur non battant, il est conduit le jour J dans un
service disposant de monitoring cardiaque : celui des soins intensifs (une antiphrase, vu le contexte !). Il passe du neurologue de service à l'urgentiste, qui pose une dernière fois la question
de savoir s'il veut effectivement toujours donner ses organes : la réponse est oui. On fait les derniers examens.
Puis l'équipe des urgences se retire et le médecin de famille et quelques proches assistent à
l'euthanasie pour laquelle on a choisi des médicaments « standard » qui ne risquent pas d'abîmer les organes à donner. Le patient veut-il toujours être euthanasié ? La réponse est encore oui. Le
médecin pratique l'euthanasie selon le protocole approuvé par l'association des médecins néerlandais. L'urgentiste revient avec le médecin légiste pour constater l'asystolie, et la mort.
(L'histoire ne dit pas si le patient aurait pu à ce stade être réanimé.) On laisse le cadavre à la famille pendant cinq minutes de « no touch » (« pas touche ») pour laisser la
famille prendre congé. Et il est embarqué vers l'unité de prélèvement d'organes.
Ayant vérifié l'heure du décès le chirurgien procède aux prélèvements ; on avertit les centres
allocataires du foie et des reins de la nature du prélèvement à la suite d'une euthanasie ; le pancréas sera utilisé pour la recherche.
Dans les semaines qui suivent le coordinateur des transplantations et le médecin de familles
prendront contact avec les proches du patient qui, tout en manifestant leur peine, se montrent satisfaits de ce qui s'est passé ; il ne faudra que quelques semaines pour que la commission
régionale d'évaluation des euthanasie approuve la procédure dans son ensemble.
Un conte de fées modernes où la mort est l'heureuse issue, tellement altruiste !
On reste – pour le moment – dans un contexte un peu moins sordide qu'en Belgique où plusieurs
transplantations d'organes vitaux prélevés « cœur battant » – des poumons notamment – ont déjà eu lei sur des euthanasiés placés en état de « mort cérébrale » avant d'être dépêchés dans l'unité
de prélèvement sous ventilation assistée. Car rien ne les arrête.
Aux Pays-Bas, on s'interroge sur les possibilités offertes par ces procédures. Impossibles en
cas d'affections malignes – et sur 3.695 déclarations d'euthanasie en 2011, 2.797 patients en souffraient – elles ne risquent pas d'être très fréquemment possibles dans les cas restants, en
raison de l'âge ou du mauvais état général des patients. En Belgique on estime que 5 à 10 % des euthanasiés pourraient être donneurs, notamment les patients victimes de sclérose en plaques, de la
maladie de Huntington ou d'affections neurodégénératives, ou souffrant de maladies psychiatriques.
Pourquoi refuser une proposition de don d'organes qui donne « sens à la mort », demandent les
auteurs ? Façon d'augmenter « l'autonomie du patient »…
Pour ce qui est des questions morales soulevées par la pratique, les auteurs ne retiennent que
la liberté de décision du patient et l'indépendance du médecin, pour éviter que la demande d'euthanasie ne soit suscitée que par la possibilité de donner des organes ou pour que le médecin ne
soit pas tenté de faire pression pour obtenir des organes. Pas question, donc, que le médecin traitant, que l'on incite pourtant fortement à soulever la question de l'euthanasie avec son patient,
aille jusqu'à évoquer le premier la question du don d'organes.
Les auteurs suggèrent également de ne saisir l'hôpital de la demande de don d'organes du
patient seulement une fois l'avis favorable du médecin SCEN sur la demande d'euthanasie obtenu.
Comme en Belgique, on exige une séparation méticuleuse entre le médecin chargé de l'euthanasie,
l'équipe de prélèvement et les équipes allocataires des organes pour éviter les « conflits d'intérêt ».
Les auteurs prévoient aussi une accroissement de la demande de don d'organes par le simple jeu
de la publicité qui sera donnée à de tels cas.
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