Mais au fait, pourquoi «Libé» ricane-t-il des malheurs des usagers du RER D, tant
et si bien qu’à la fin, Conan se fâche ?
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e 23 mars dernier, l’essayiste Éric Conan fulmine dans Marianne : “Ah ! Qu’est-ce
qu’on se marre avec Libération”, grince-t-il – avant de traiter Libé de “bulletin de l’amicale des bobos parisiens”.
Pourquoi ces foudres ? Une bande de racailles vient d’assiéger un train du RER D, molestant
et volant ses passagers. Comme d’usage, les esprits supérieurs de Libé ont ironisé sur “le RER dépouillé façon western”, ébahis qu’on glose sur un aussi banal “fait divers”. Simple ébullition
médiatique ? Non. Conan, que l’auteur connut naguère à L’Express, est un homme mesuré, étranger à la vitupération. Sa colère est celle d’un calme. D’où l’énorme écho de son
algarade.¢
Mais au fait, pourquoi Libé ricane-t-il des malheurs des usagers du RER D, tant et si bien
qu’à la fin, Conan se fâche ? C’est qu’au fil des années, Libé, issu du maoïsme mondain de la décennie 1970, est devenu un quotidien-des-milliardaires, voué à la “culture de l’excuse” et à la
négation du réel criminel.
Négation ? Sur l’affaire du RER D, rebelote dans Libé du 28 mars, où le bobo-journaliste de
service explique : bien sûr, des “gosses” font des “conneries, mais sans être extrêmement dangereux”, plutôt “idiots”. Les victimes du RER ? “ce sont des actifs et s’en prendre à eux c’est
[pour les voyous] une sorte de vengeance vacharde”. Bref : bien fait pour ces “actifs” qui osent narguer les racailles en passant sous leur nez pour aller bosser.
Comment s’explique ce consternant travesti du réel ? Ici, un bref rappel à notre dernière
chronique consacrée, souvenons-nous, à l’hyperclasse et à ses moyens pour imposer les idées dominantes. Nous y exposions qu’un stratagème majeur permettait à ces ploutocrates d’établir leur
soft-power : l’ “humanitaire”.
Ainsi, M. Lloyd Blankfein, patron de Goldman Sachs, banque qualifiée de “pieuvre vampire” par
un polémiste new-yorkais, milite-t-il ardemment pour le droit au mariage des homosexuels ; pour lui “un problème de droits civiques, mais aussi de business”. Autre méga-philanthrope de Wall
Street, Rajat Gupta, conseiller de la Bill and Melinda Gates Foundation. Mais hélas, fâcheux coup du sort, cet ex-directeur chez Goldman Sachs est récemment condamné dans une
gravissime affaire d’initiés.
Ici, le lecteur sursaute : comment des pamphlétaires ou des juges insensibles osent-ils
brocarder ou condamner de généreux bienfaiteurs ? Qu’ils se rassurent ! Face à eux, ces milliardaires ne sont pas totalement désarmés. Car, ces dernières décennies, ils ont utilisé une partie
de leurs fortunes à acquérir des médias (quotidiens, périodiques, sites Internet, etc.). C’est bien sûr ceux-là que nous nommons “presse-des-milliardaires”. On en connaît les titres phares :
Financial Times, Economist, Wall Street Journal, etc. Leur idéologie est unique : mondialisation bienfaitrice, un militantisme sociétal qui ne coûte rien aux ploutocrates (féminisme,
homosexuels…), négation des ravages du crime, toujours édulcoré ou folklorisé.
Venons-en maintenant à l’archétype de cette presse-des-milliardaires en France :
Libération.
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Propriétaire de «Libé», Édouard de Rothschild en
a fait un haut-parleur de la classe dominante.
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Impossible d’imaginer pire trajectoire de trahison que celle de Libé, de son lancement (mai
1973) au printemps 2013. En témoigne On a raison de se révolter, livre militant destiné à financer Libé après sa naissance. Dans ce débat à trois voix entre Jean-Paul Sartre, un “chef Mao” et
“un journaliste de Libération”, on souligne “l’intérêt et l’apport de la révolution culturelle chinoise” (plus de 30 millions de morts), et envisage l’“armement du prolétariat”… l’“armement de
milices populaires” ; car “dès lors que les masses se mobilisent, elles cherchent spontanément toujours à prendre, partout où elles le peuvent, tout le pouvoir qu’elles peuvent
prendre”.
Tel était alors l’idéal de « Libé ». Or quarante ans plus tard, ce quotidien (dont
l’ancêtre se nommait La Cause du Peuple) vomit le “populisme” et empile des louanges à faire rougir Ceaucescu sur des prédateurs désormais mimétiquement déguisés en dames patronnesses
(Libération du 28 octobre 2012 :“Marc Ladreit de Lacharrière. Il nous fait… marché”). Lisons un peu : “Son bureau caréné comme un navire spatial… Un abord simple et chaleureux… Mécène des arts
et lettres, soutien actif d’une France de la diversité… Descendant d’une aristocratie guerrière… Un courage certain… Ainsi va la vie des riches au grand cœur.” Manque “Danube de la pensée” –
mais tout juste.
Surtout, comme on l’a vu, Libé traite avec désinvolture le calvaire criminel que
vivent les Français dans la périphérie des métropoles. Pourquoi ce revirement ? Que s’est-il passé ?
Eh bien, cela confirme que Marx avait (sur ce point) vu juste : dans la société de
l’information de 2013, l’infrastructure détermine tout autant la superstructure qu’aux débuts du capitalisme (1850). Le capital d’un journal appartient à une banque ? Aujourd’hui comme hier
l’idéologie de cette banque s’y impose pour l’essentiel.Édouard de Rothschild vient-il ainsi jouer “un rôle très actif pour sauver Libé et assurer son indépendance”
(Laurent Joffrin, Journal du Dimanche, 12/06/2011) ? Le banquier apporte certes l’indépendance financière – mais précipite la fatale mutation de « Libé » en haut-parleur
de la classe dominante.
Cela – étourderie ? coquetterie ? – Libé lui-même en atteste le 18 octobre 2012 : “Les
rédactions sont un accessoire pour les patrons… Ces propriétaires ont acheté de l’influence…
En France, les rédactions sont maintenant un accessoire parmi d’autres de la
puissance.”
Émerge ainsi un nouveau “compromis historique” entre
prédateurs-patronnesses, néo-médias type Libé et “sociologues critiques”. D’apparence fort radicaux et vitupérant à tout propos la société, ces demi-soldes du journalisme et de l’université
partagent avec ces milliardaires une vision libertaire-mondialiste, un (sincère ou cynique) laxisme sociétal, stupéfiants, genre et minorités sexuelles -, enfin et surtout, la négation du réel
criminel.