Le plus grand drame de l’Europe au XXe siècle fut le sort des populations d’Europe centrale, de l’Allemagne à la Russie. Ces populations furent victimes à la fois du totalitarisme stalinien et de
celui des hitlériens, de la rivalité Hitler-Staline, puis de l’entente Hitler-Staline (le Pacte Molotov-Ribbentrop), de la guerre opposant l’Allemagne et la Russie de 1941 à 1945, puis du règlement
définitif de la question des frontières après la guerre. Ce drame se concentre de 1933 à 1945 pour certaines populations tels les Juifs, mais il va pour d’autres peuples de la guerre civile russe
de 1917-21 jusqu’à la mort de Staline en 1953.
De 1933 à 1945, près d’une quinzaine de millions de civils ont été tués. Ils furent
déportés, affamés, maltraités ou délibérément assassinés. Qui a lu Vassili Grossman, Virgil Gheorghiu et quelques autres est familier de ces destins brisés et de ces exodes forcés, de ces
meurtres sauvages. Des déplacements de populations d’une ampleur inédite ont eu lieu : Allemands chassés à l’ouest de la ligne Oder-Neisse, Polonais refluant en 1945 de l’est de la
Pologne de 1939 vers la nouvelle Pologne, Ukrainiens refluant vers l’Ukraine, Roumains chassés d’une partie de la Moldavie, Hongrois transylvains se réfugiant dans la petite Hongrie des
frontières du traité de Trianon, etc.

Les plus grands déplacements de populations
La principale mutation entre 1937 et 1945 est la création de nouvelles frontières
niant parfois 1000 ans de peuplement, par exemple dans le cas de l’Allemagne perdant la Prusse orientale, occidentale, la Poméranie à l’est de l’Oder, la Silésie, Stettin… . Mais la
nouveauté est aussi la création d’Etats totalement mono-ethniques. C’est particulièrement net pour la Pologne, qui comptait en 1939 de très nombreuses minorités (plus de 30 % de sa
population constituée de non-Polonais), une Pologne déplacée vers l’ouest mais finalement plus petite après la guerre qu’avant bien que théoriquement dans le camp des
vainqueurs.
C’est le cas de l’Allemagne, réduite, mais sans minorités. De manière
paradoxale, les Ukrainiens sont certainement le peuple qui a la plus souffert et le plus longtemps, compte tenu de la situation stratégique décisive de l’Ukraine, prise en étau
entre les plans hitlériens de colonisation à l’est et la volonté du pouvoir stalinien d’en garder le contrôle à tous points de vue, contre les indépendantistes, contre la
résurgence possible d’une paysannerie libre ou d’une bourgeoisie. Or, l’Ukraine est l’Etat qui a le plus gagné en expansion territoriale, aussi bien à l’est, avec la région de
Kharkov qu’à l’ouest, avec la Bucovine, la Ruthénie subcarpathique (jamais ukrainienne avant), la Galicie orientale avec Lvov.
L’ouvrage de Timothy Snyder fera date. Toutefois, l’auteur ne sort pas
des chemins d’une historiographie agrée par le milieu universitaire. C’est le principal reproche qu’on puisse lui faire. Il est par exemple fâcheux d’écrire sur ce sujet
sans citer Bernard George, Les Russes arrivent. La plus grande migration des temps modernes (La Table Ronde, 1966) ?