La bataille de Leipzig qui a eu lieu en octobre 1813 est une des plus importantes batailles du XIXème siècle. Elle a décidé du sort de la présence française en Allemagne, déjà certes fortement
compromis par le ralliement de la Bavière à la coalition des « Alliés » c’est-à-dire des ennemis de la France. Plus de 500.000 hommes s’affrontent pendant plus de 4 jours sur un front mouvant
de plus de 15 km. Moins de 200.000 Français font face à plus de 300.000 « Alliés » c’est-à-dire Autrichiens, Prussiens, Russes, Suédois.
On retient en France de la bataille, le passage à l’ennemi des Saxons en pleine bataille, le 18 octobre, et la noyade
dans l’Elster, après le dynamitage prématuré d’un pont, de Poniatowski, qui venait d’être fait maréchal, et de centaines de soldats français. La bataille décide du sort de l’Allemagne : elle
est perdue pour Napoléon qui, parti en campagne avec près de 400.000 hommes en août 1813, après la rupture de l’armistice de Pleswitz et l’échec des négociations dites de Prague
(juin-juillet-août 1813, négociations pleines d’arrières pensées des deux côtés), revient en France, fin 1813, avec tout juste 70.000 hommes, en passant sur le corps des austro-bavarois à
Hanau.
Si la « trahison » des Saxons pendant la bataille de Leipzig montre l’éveil du sentiment national allemand, il
faut sans doute retenir de manière plus fondamentale la « brutalisation » de la guerre, tempérée toutefois par la persistance, des deux côtés, de la notion d’honneur du soldat. Il
faut retenir aussi l’usage de plus en plus massif des canons : 220.000 coups tirés par les Français en 4 jours, contre 71.000 à Wagram. Cela marque une évolution vers l’usage massif
de l’artillerie et les chocs frontaux, évolution amorcée à Wagram, illustrée aussi à Borodino-la Moskova et qui culmine à Leipzig.
La bataille de Leipzig pouvait-elle être gagnée par les Français ?
L’auteur montre l’échec de toutes les manœuvres préalables depuis août 1813, la victoire gâchée de
Dresde, les défaites des maréchaux français, notamment devant Berlin, Oudinot puis Ney, et le quasi inéluctable repli sur Leipzig, avec des possibilités de manœuvres de plus
en plus tenues. Même quand les Français sont proches de remporter une victoire tactique, au moins partielle, sur les Autrichiens, le 16 octobre à Wachau, Louis Madelin peut
écrire que « tactiquement vainqueur, Napoléon est bien stratégiquement vaincu » au soir de cette journée.
Surtout, la fameuse manœuvre en position centrale chère à l’Empereur se retourne contre lui : les
Alliés ont beaucoup appris de leur adversaire. La décision napoléonienne de laisser 120.000 hommes de bonnes troupes dans les places fortes d’Allemagne, décision avant tout
politique, montrant la volonté de l’Empereur de ne rien céder, prive en outre l’armée de toute réserve de manœuvre en immobilisant beaucoup moins d’Alliés. C’est une grave
erreur de Napoléon. Les erreurs de Ney, peu apte à de grands commandements, la relative passivité de l’Empereur le 17 octobre n’arrangent rien mais ne suffisent pas à
expliquer la défaite française.
D’une part, Napoléon n’est pas à son mieux dans le maniement des grandes masses. Surtout, il
ne peut réellement utiliser les armes dans lesquelles il excelle : la manœuvre, le mouvement, la rapidité. Ses troupes elles-mêmes, pour valeureuses qu’elles soient
– les « Marie-Louise » - y sont moins aptes qu’en 1805. Le rapport de force frontal ne peut alors s’exprimer qu’au détriment des Français : ils sont à peu près
deux fois moins nombreux que les Alliés, et ont deux fois moins de canons. Dans ses conditions, la pugnacité héroïque du corps de Marmont, à l’aile gauche, reprenant
sept fois le village de Schönefeld à un contre quatre, la remarquable conduite de Murat, à l’aile droite, pourtant déjà en négociation avec les ennemis de la France,
les charges foudroyantes des généraux Bordesoulle et Doumerc ne peuvent renverser une situation jouée dès le 16 au soir.
Leipzig montre « le ralliement tardif (mais déterminant) des souverains européens au
nouvel art de la guerre mis en place par la Grande Nation et porté au sommet par Napoléon. La recherche de la bataille décisive qui permet d’anéantir les
capacités militaires ennemies pousse l’Europe monarchique vers une culture de guerre ‘’plus absolue’’ pour reprendre les termes de Clausewitz qui va la théoriser
».
Si la « Bataille des Nations », telle qu’elle fut rétrospectivement nommée par les
Allemands qui en font un symbole de leur nationalisme ne fut pas le soulèvement des peuples décrit par la légende, elle fut bel et bien une inflexion vers
les guerres nationales qui culmineront en 1914-18 et amèneront l’effondrement certainement pas définitif mais durable de la civilisation européenne et
l’implosion de ses valeurs.